Réflexions sur … Le Bluff


Si j’entends souvent parler de jeu de bluff à tout va, sans plus de précision, il me semble que ce que nous -français- appelons simplement bluff, regroupe en fait un grand nombre de mécaniques et d’effets différents qui sont largement distincts dans la langue anglaise mais plus difficilement traduisibles dans la nôtre. Inventaire et explications.

Le cas Pandante
J’ai eu l’occasion ces derniers temps de faire quelques parties de Pandante, le jeu de David Sirlin qui « réinvente » le poker, et je me suis rendu compte que les attitudes à adopter étaient fondamentalement différentes de celles du Poker.
2ème chose qui m’a interpellé : la description du jeu en anglais sur le site de Sirlin : le mot bluff n’est pas utilisé. « Pandante is a gambling game that’s all about lying ». Ce qui pourrait se traduire par « Pandante est un jeu de pari basé uniquement sur le mensonge ».

Carte Pandantet

Ce qui m’oblige désormais à réfléchir sur la différence entre Mentir et Bluffer. Pour faire simple, bluffer ne vous oblige pas à mentir. Il s’agit simplement de faire croire quelque chose à quelqu’un sans franchir la ligne du mensonge. Un jeu de bluff doit avoir une composante quelconque qui vous permet d’intimider votre adversaire sans forcément avoir besoin de lui mentir directement.

Par exemple, au Poker, vous allez profiter des cartes posées sur la table pour faire croire à votre adversaire que vous avez une meilleure main que lui. Les sommes mises en jeu sont autant d’informations qui permettent de montrer à l’autre votre confiance par rapport à votre jeu. En fonction des informations qui sont échangés (Est ce que mon adversaire suit, est ce qu’il renchérit par-dessus, etc), je vais évaluer ma main par rapport à mon adversaire et prendre une décision. Vos actions parlent pour vous et votre adversaire les interprète. En aucun cas, vous n’avez jamais eu à affirmer quelque chose qui n’était pas vrai.

Pandante est beaucoup plus direct dans son approche. Il s’agit d’affirmer quelque chose… et éventuellement d’affirmer quelque chose de faux. « J’ai un carré ».
Évidemment vos attitudes sont toutes aussi importantes mais elles ne peuvent pas être les mêmes qu’au Poker si vous souhaitez devenir un bon joueur de Pandante. Le but ultime de Pandante est de gagner la mise sans que personne n’ai osé remettre en question votre affirmation alors qu’il s’agit d’un mensonge. Autant dire que si vous ne touchez pas votre carte, et que vous réfléchissez pendant 5 min pour finalement affirmer aux autres que vous avez un meilleur jeu qu’eux… vos chances de les convaincre sont minimes. Mentir ouvertement demande bien plus d’aplomb qu’un simple bluff et des temps de réaction beaucoup plus rapide.
Si je dois l’expliquer en une phrase : Mentir peut impliquer de Bluffer mais le cas contraire ne se vérifie pas.

Le Guessing
Le Guessing (en anglais) est l’art de supposer correctement le prochain coup de vos adversaires. Dans ce contexte, tous les jeux qui proposent un minimum d’interaction  entre les joueurs, demandent d’une manière ou d’une autre de prévoir, d’anticiper ce qui va se passer dans les prochains tours. Exemple tout bête avec Small World, mon adversaire a décliné et va pouvoir choisir son prochain peuple. En fonction des choix qui s’offrent à lui, de la situation sur le plateau, il est plus ou moins facile de deviner le peuple qu’il veut choisir. Toutes ses informations sont à prendre en considération et vont orienter vos décisions durant votre tour de jeu. Peut-être que vous pouvez faire en sorte de rendre un choix évident moins évident ? par exemple en allant défendre des champs jusqu’ici laissés libres pour éviter qu’il ne choisisse de prendre les Humains.

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Bluffing and Guessing
Pour pouvoir bluffer, vous devez forcément avoir quelqu’un en face de la table. Si le jeu se joue chacun son tour, on distingue clairement le bluffeur et le « devineur ». Le « devineur » est celui qui doit deviner, selon votre attitude, si vous êtes en train de bluffer ou non. En fonction de son interprétation, sa décision peut être radicalement différente. Prenons par exemple Netrunner, la Corporation peut placer une carte face cachée et faire comme s’il s’agissait d’un projet qui lui permettra de marquer des points. Le Runner est incité à venir voir cette carte pour la voler et marquer les points à la place de la Corporation. Mais il peut s’agir d’un piège qui pourrait lui coûter la partie. A lui de prendre une décision en fonction de l’attitude de son adversaire, de la progression de la partie, de la situation actuelle sur la table, du méta connu par les 2 joueurs. La Corporation est dans le rôle du bluffeur et le Runner est dans le rôle du « devineur ». Dans ce jeu, les rôles ne s’inversent jamais.
Dans une partie de Poker, la distinction est plus difficile car les 2 joueurs peuvent passer d’un rôle à l’autre au cours d’une même manche, en misant et relançant à plusieurs reprises, instaurant une lutte d’ego pour « dominer » la table. Une seule question compte : « Qui a la plus grosse? »
On peut alors décomposer le tour de jeu d’un joueur en 2 phases (indistinctes dans la réalité) :
– Analyse de la situation.
C’est la phase durant laquelle il endosse le costume du « devineur ». Est-ce qu’il va croire que son adversaire bluffe ou non ?
– Prise de décision.
En conséquence de son analyse, le joueur prend la décision qui lui semble la meilleure. Cette décision peut l’amener à endosser le rôle du bluffeur obligeant ainsi son adversaire à reprendre le rôle du « devineur » lorsque c’est de nouveau son tour de parler.

Le Slow Play
Le plus souvent, les joueurs définissent le slow play comme le contraire du bluff. Au lieu d’essayer de faire croire que vous avez le meilleur jeu alors que vous ne l’avez pas, il s’agit d’essayer de faire croire que vous n’avez qu’un jeu lambda alors qu’il est en réalité phénoménal. Pour mettre en place une telle stratégie, il suffit de ne rien faire de particulier. Attendez simplement que vos adversaires se lancent dans un bluff et utilisez leur orgueil pour les prendre à revers. Pour ma part, je dirais qu’il s’agit toujours de bluff. On retrouve la composante essentielle du bluff : faire croire quelque chose de faux à votre adversaire par votre attitude. Le slow play serait au bluff ce qu’est le mensonge par omission au mensonge… [Débat]

Le Double Guessing
Le Double Guessing est une mécanique bien connue des jeux de plateau ou des jeux de cartes.
Là encore, les Français parlent souvent de jeu de bluff alors que les Anglo-saxons font vraiment la différence entre les deux. il s’agit de mettre deux joueurs simultanément dans la peau du « devineur ». Contrairement au Poker, où les prises de décisions sont prises en réaction au mouvement de votre adversaire, les deux joueurs doivent ici prendre une décision en supposant le mouvement de leur adversaire. Yomi, un jeu basé sur le Chifumi, est un excellent exemple de ce type de mécanique. Chaque joueur joue sa carte face cachée en espérant qu’elle pourra contrer la carte de l’adversaire. On révèle les cartes en même temps et on regarde quel mouvement est plus fort que l’autre.
C’est assez drôle de se dire que certaines décisions peuvent être prises en anticipant un mouvement adverse particulier alors que celui-ci n’a pas encore pris de décision sur ce qu’il allait réellement faire… 🙂
On retrouve la même décomposition par phase (analyse + décision) mais les 2 joueurs l’appliquent en même temps. Certains effets de cartes dans Yomi permettent de pousser le bluff. Par exemple la capacité de Grave (expliqué plus en détails ici) lui autorise de montrer son « éventuel » prochain coup, encourageant l’adversaire à une certaine réaction.

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Autre très bon exemple, Sneaks & Snitches le jeu de gangster de Vlaada Chvatil sur lequel je m’étais amusé à parler de Quadruple Guessing !!! En effet, à chaque tour, vous devez jouer 2 coups en même temps tout en pensant aux 2 coups que pourraient tenter de faire vos adversaires ! Mais ici, la composante bluff n’existe pas car il n’y a tout simplement pas de mécanique vous permettant de faire croire à un mouvement particulier de votre part. Mais attention, il existe malgré tout suffisamment d’informations sur la table pour vous encourager à jouer certains coups et à prédire les coups de l’adversaire.

Conclusion
Tout cela peut paraître un peu trop théorique et les variations entre bluff, mensonge et double-guessing sont très fines. Pour autant, leur caractère particulier change les comportements des joueurs vis-à-vis d’un jeu. Essayer de comprendre plus en finesse ce qui les différencie peut vous amener à modifier une conception de jeu, à mieux cerner un jeu pour y devenir meilleur.

Les lacunes de la langue française dans ce domaine m’ont incité à y réfléchir mais je ne prétends pas avoir la vérité absolue et je serais ravi d’en débattre à travers les commentaires !
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2 réflexions sur “Réflexions sur … Le Bluff

  1. Article éclairant sur les différentes pratiques de jeu liées à la transmission des informations connues d’un seul joueur.

    Les distinctions apportées entre le bluff, le mensonge et le double guessing me semblent très justes. Du coup je ne vais pas pouvoir en débattre 🙂

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